Mme Joanna Wronecka, sous-secrétaire polonaise d’état aux Affaires étrangères : « Le marché polonais est ouvert »

Publié le par id.algérie

Ph. Hammadi

Diplomate d’une grande expérience, Mme Joanna Wronecka, sous-secrétaire d’État polonaise aux Affaires étrangères, était à Alger du 7 au 9 février, dans le cadre de consultations politiques. dans cet entretien accordé à El Moudjahid, elle évoque sa vision de ce que peuvent être les relations bilatérales entre l’Algérie et la Pologne, susceptibles de se développer davantage.  

Mme la vice-ministre, vous êtes à Alger pour faire le point sur l’évolution des relations bilatérales et procéder à l’évaluation de ce qui a été réalisé depuis les dernières consultations de Varsovie...
Je suis en poste depuis fin novembre suite aux changements intervenus dans le sillage des élections organisées en Pologne. L’Algérie est le premier pays arabe que je visite pour des consultations politiques. Nous avons un accord entre les ministères des affaires étrangères pour  avoir des consultations d’une façon régulière. Ma vision est d’avoir justement des consultations régulières avec l’Algérie. Pas tous les cinq ans.  Je veux que cela soit intense. Le  SG du ministère algérien des affaires étrangères a eu la gentillesse de m’inviter. J’ai accepté son invitation parce que je veux que cela se produise au moins deux fois par an. Une fois à Alger et une autre fois à Varsovie,  parce que ce dialogue politique nous permet de mieux se connaitre, de procéder à un échange politique. on peut vous offrir notre expérience et nous apprécions beaucoup l’expérience algérienne dans la région. On fera le point sur tous les dossiers bilatéraux. Ce qui nous encourage à mieux travailler. S’il y a des choses qu’il faut régler. Les consultations et le dialogue politique entre les ministères ça sert à cela.

Vous estimez que ces consultations ont permis de faire évoluer les relations bilatérales...
Quand le SG du ministère algérien des affaires étrangères  était à Varsovie, on a lancé quelques nouvelles idées. Et nous avons aujourd’hui les développements. Je vais l’informer où nous en sommes. Cette rencontre permettra aussi peut-être de mettre sur la table de nouvelles idées.

Dans le cadre des relations bilatérales, avez-vous des secteurs prioritaires ?
Non. Mais nous avons beaucoup parlé. Il y a une compétition terrible. Je peux dire quels sont nos domaines privilégiés. Mais moi je veux développer tous les domaines. Je veux dire surtout l’expertise et l’expérience polonaises. Je sais que l’Algérie est engagée dans des grands et ambitieux projets. Dans ce cadre, la Pologne peut offrir son expérience acquise à l’époque où nous devions changer et adapter tout notre système.

C’est justement une expérience réussie...
Réussie oui parce qu’on s’est beaucoup focalisés sur les petites et moyennes entreprises. Aujourd’hui, aussi bien pour vous que pour nous, c’est l’emploi et la jeunesse qui comptent. Si vous jugez que notre expérience est utile, je verrai ce qu’on peut faire. Tous les domaines nous intéressent. Je vais voir le SG du ministère algérien de l’énergie pour encourager la coopération. Idem pour la jeunesse et le sport. Je vais encourager les échanges économiques. L’Algérie est un partenaire privilégié. Il y a deux semaines, le ministre polonais  des Affaires étrangères, —c’est une tradition polonaise depuis longtemps—, a présenté un exposé au Parlement, et l’Algérie a été citée comme un partenaire stratégique de la Pologne. Mais un partenaire en profondeur tout en appréciant ce que vous représentez d’abord pour la région. J’observe la diplomatie algérienne comment elle est active au niveau de l’ONU, les initiatives prises mais aussi sa participation aux négociations. Je vois le rôle de l’Algérie au sein de l’union africaine et de la ligue arabe. J’étais récemment à Addis-Abeba, où j’ai vu le ministre algérien. J’apprécie également les échanges sur votre lecture de la région du sahel. Personnellement, j’aimerais entendre quelques réflexions sur le terrorisme, sur votre expérience réussie dans la lutte contre ce fléau. Je pense que l’on peut créer beaucoup d’opportunités. Mais je pense aussi qu’il faut que les algériens s’intéressent aussi à la Pologne. Nous avons cette année deux évènements très importants. En  juillet prochain, on organise le sommet de l’OTAN. Comme vous le savez, l’Algérie fait partie du dialogue méditerranéen de l’OTAN. Ce sommet est important. Il permettra aux membres d’avoir une réflexion sur la question de sécurité et de stabilité. Nous avons un autre évènement en juillet aussi que nous appelons : «les journées internationales de la jeunesse», et le Pape sera présent. C’est  une occasion de visiter la Pologne. Celle-ci est aussi très intéressante pour des études supérieures. La qualité des professeurs et de l’enseignement a été soulignée par de nombreux étudiants étrangers qui sont venus d’autres universités comme Cambridge ou la Sorbonne.

Les échanges commerciaux ont connu une forte progression. Peut-on faire encore mieux ?
Absolument. Il y a la concurrence et la compétition. Tous les partenaires cherchent des possibilités de faire du commerce. Il faut trouver les spécialités, et c’est ce que j’encourage. L’Algérie a ses spécialités. La Pologne aussi. Je suis très contente que de plus en plus d’investisseurs et de compagnies privées s’intéressent à l’Algérie. Ils ont des petits succès. 2014, en effet, a enregistré de bons résultats. L’Algérie, à ce moment-là, était le numéro 1 en Afrique du nord. Malheureusement les statistiques en 2015 sont moins bonnes puisque une chute de 50% a été enregistrée. Mais ce n’est pas les statistiques qui comptent car parfois, il y a des projets qui marchent et d’autres non. Il  faut trouver une entente et  choisir les secteurs où il y a de la valeur ajoutée. Aujourd’hui, il faut diversifier. J’ai mentionné l’énergie, mais c’est plutôt de votre côté. Il y a des compagnies polonaises qui peuvent apporter l’expérience dans ce domaine. Il y a l’agriculture mais il y a aussi la recherche, parce que la Pologne s’est beaucoup investie dans ce domaine. C’est une expérience que je vais encourager. L’Algérie a besoin de ces projets pour attirer les jeunes. Avec l’expérience polonaise vous pouvez créer ici de l’emploi et profiter de notre expérience.

Pour les exportations algériennes vers la Pologne, en dehors du gaz, quels seraient les produits qui intéresseraient le marché polonais ?
L’Algérie est une force. Tout est possible car vous avez les produits, mais c’est une question de promotion. Tout ce que vous produisez, de l’huile, des dattes…  peut être exporté. La Pologne et le marché polonais sont ouverts. Vous devriez également encourager le tourisme et faire découvrir aux Polonais le grand Sud. Avec la stabilité qui s’installe, cela devrait être un projet national. Le tourisme compte comme export. Il faut explorer cette opportunité. Mais c’est une décision qu’il faut prendre du côté algérien. Il faut bien sur des accords dans le domaine des transports, notamment  maritime. Il nous faut finaliser quelques accords qui vont nous permettre de faciliter les échanges.  

On avait évoqué la mise en place d’un mécanisme de coopération. Où en est ce projet ?
On fera le point dans tous les domaines à l’occasion de ma visite. Il y a beaucoup de questions susceptibles d’être l’objet de coopération. Entre les ministères de l’Agriculture, dans le domaine de la police. C’est très vaste.
 
Des investisseurs polonais souhaiteraient voir l’Algérie devenir une plateforme pour leur accès aux marchés africains. Est-ce votre approche ?
L’Afrique est un continent des grandes possibilités. Mais il faut s’activer parce que ce sont des marchés éloignés.
L’Algérie peut être un hub. Vous avez de l’expérience dans  la région, mais je veux aussi que la Pologne devienne pour vous un hub. On parlait du gaz et ses hydrocarbures, il faut que vous perceviez la Pologne aussi comme un pays qui peut être une porte d’accès en Europe centrale et même vers le nord. Nous avons des infrastructures. Nous avons un terminal GNL et un port en Pologne qui peut être utilisé pour ce faire. La Pologne est un pays qui offre aussi tous les services vers tous les pays de la région. Donc c’est une possibilité à étudier. les possibilités existent dans tous les domaines.

Par votre expérience, comment jugez-vous l’apport de l’Algérie dans le règlement des conflits régionaux ?
Je suis vraiment impressionnée parce que en étant au Proche-orient, j’ai suivi comment vous avez aidé au règlement du conflit au Mali, comment vous aider, aujourd’hui, nos partenaires en Libye et en Tunisie. Je sais depuis toujours que la diplomatie algérienne a sa façon de faire. On peut
appeler sa façon modérée, dans le sens qu’elle aboutit à de bons résultats. Donc modérée et efficace. Vous trouverez des solutions car dans la diplomatie c’est ce qu’il faut. C’est peut-être dû aussi aux talents des diplomates algériens, mais aussi la connaissance surtout du conflit sahélien. Je pense que c’est la connaissance de la configuration politique et sociologique, le rôle des tribus, mais aussi la connaissance des enjeux sécuritaires. Il y a aussi un autre conflit très important, c’est le conflit en Libye et le terrorisme. Je sais que l’Algérie, avec  sa sagesse, essaie d’aider, ce qui n’est pas facile. Ce conflit a une grande importance pour la sécurité de l’Afrique du nord d’abord et toute l’Europe ensuite. Donc j’encourage à son règlement et je suis persuadée que vous allez aider à cela. Comment ? Cela est votre secret.

L’Europe est partagée sur la question migratoire.  Quelle solution pouvez-vous apporter à cette question ?  
L’été dernier, il y a eu une discussion à Bruxelles. L’UE était le plus grand donateur. Il y a avait de la solidarité. Mais la crise migratoire a évolué, avec des vagues et des vagues de nouveaux migrants. La discussion au sein de l’UE  n‘était pas facile parce que cela dépassait les capacités d’accueil des pays. Fallait-il des quotas ?  Qui est préparé à les recevoir…   c’est sur ces questions qu’il y avait un peu de tension. La Pologne est d’avis qu’il faut être solidaire. Il faut aider. Il y a eu un changement de gouvernement qui a pris des obligations  qu’il veut respecter. Mais après est venue une autre réflexion.  Celle de dire qu’il faut aider au maximum, soit à travers les organismes de l’ONU, soit de manière bilatérale. Je suis très fière de dire qu’avec les moyens qu’elle a, la Pologne a pu augmenter ou doubler l’aide à la crise syrienne bilatéralement et au niveau des organisations internationales. A la conférence des donateurs qui s’est tenue à Londres, la Pologne a contribué. On peut nous critiquer en disant que c’était peu, mais pour nous c’était beaucoup. La Pologne a donné aussi une contribution pour un Fonds pour le Sahel et l’Afrique à l’occasion de la conférence de la Vallette entre les pays africains et l’UE. On cherche à diversifier les obligations morales, parce qu’on sent qu’il faut aider. La Syrie et les pays autour ont besoin d’aide. On est au stade de l’évaluation d’une  nouvelle réflexion : comment faire pour les aider. Peut-être investir plus dans la région, y compris en Syrie pour que ce pays redevienne meilleur qu’il n’était. Nous avons tous l’obligation de le faire et pas uniquement l’Europe. Reste que la chose la plus importante est la coordination, car donner de l’argent ne suffit pas. Il faut aussi du développement durable. Autour de cette crise syrienne, la discussion est de savoir quelle est la relation entre l’aide humanitaire et le développement. Quelles sont les obligations de la communauté internationale parce que cette vague peut arriver n’importe où.   

Autre défi auquel fait face l’Europe, les pays de la rive sud de la méditerranée et même l’Afrique est la déradicalisation. L’expérience algérienne est citée comme un exemple susceptible d’inspirer ceux en charge d’élaborer des stratégies de lutte. Quel est votre commentaire ?
Je m’intéresse beaucoup à cette question. L’Algérie peut jouer un rôle extraordinaire dans la modération. C’est-à-dire profiter des meilleurs exemples grâce à votre héritage religieux et culturel pour montrer quel est le vrai visage de l’islam avec ses meilleurs exemples et sa  richesse coranique. Je suis impressionnée par les philosophes arabes qui ont mis les bases de notre pensée européenne. C’est cela la voie à suivre pour montrer que sans vous il n’y aurait pas eu ce passage vers la grande civilisation grecque. L’UE est engagée dans ce discours antiradical à travers la mise en place de groupes de réflexion. Il faut encourager la diplomatie culturelle ou publique, parce que très souvent, ce sont des choses simples que l’on ignore. Il y a des exemples sur lesquels il suffit de mettre l’accent. L’autre discours, celui  qui fait appelle à la violence est contre toutes les valeurs. Notre rôle est de guider les humains à travers l’utilisation des médias sociaux. Les jeunes doivent lire. Moi, qui suis polonaise mais qui a étudié votre  langue, j’ai parlé à des arabes de la philosophie arabe qu’ils ne connaissaient pas. Pour ne pas avoir une crise d’identité, il faut lire.

Dans le cadre de la lutte contre la radicalisation, quel est le rôle de la société civile ?
La société civile doit être impliquée, car, aujourd’hui, il ne faut pas perdre de temps, cela est notre responsabilité. La société civile a d’autres visions, mais elle pose des problèmes et il ne faut pas avoir peur de poser des problèmes, parce que si moi je suis forte et je comprends où sont les problèmes, je peux y apporter des solutions. Il faut associer la société civile  pour éviter la propagation des idées de violence. C’est aussi le rôle des oulémas et fouqaha.


Réalisé par : Nadia Kerraz

http://www.elmoudjahid.com/fr/actualites/90469

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