Entretien, Le Dr Abderrahmane Mebtoul professeur des universités et expert international : « L’impératif de concilier efficacité économique et justice sociale »

Publié le par ouada yazid

D.R

L’Algérie a-t-elle effectivement entamé la phase critique de la « crise » ? En tant qu’expert économiste, le Dr Abderrahmane Mebtoul nous livre  à travers cet entretien son analyse de la conjoncture.

Tout d'abord, quelle lecture faites-vous des récentes  données de la Banque d'Algérie par rapport à la situation financière et monétaire du pays ?
Selon la Banque d’Algérie, le cours du pétrole est passé de 108,97 dollars le baril à 100,2 en 2014, de 109,92 au premier semestre 2014 soit une baisse de 47,02% conjuguée à une baisse en  volume de 4,59%. Ainsi  selon les données officielles, pour le premier semestre 2015 les exportations ont été évaluées à 20,92 milliards de dollars dont 18,10 en hydrocarbures, 2,82 milliards de dollars hors hydrocarbures dont plus de 60% proviennent de dérivées d’hydrocarbures et des déchets ferreux et semiferreux. Pour le gouvernement, au cours de 60 dollars retenus par la LFC 2015, les exportations d’hydrocarbures baisseront pour se situer à 33,8 milliards de dollars en 2015, contre une prévision initiale de 66 milliards de dollars. Ce sont les recettes de Sonatrach devant déduire les coûts de 25% donnant un profit net à Sonatrach de 25,35 milliards de dollars. A 50 dollars et en prenant l’hypothèse qu’une baisse, en moyenne annuelle d’un dollar réduit 600 dollars de recettes, nous aurons 28 milliards de dollars de recettes donnant un  profit net de 21 milliards de dollars.
Or Sonatrach prévoit de maintenir ses investissements de 100 milliards de dollars ente 2015/2020, sans compter les investissements de Sonelgaz (plus de 20 milliards de dollars donc presque la totalité des recettes de Sonatrach). Dans ce cas, il faudra soit puiser dans les  réserves de change ou aller vers l’emprunt extérieur comme le prévoit le projet de loi de finances 2016. D’une manière générale, l’Algérie ne peut continuer à fonctionner, selon le FMI, sur la base de 110/120 dollars le baril et continuer à verser des salaires et traitements sans contreparties productives au moment où l’appareil productif algérien est en déclin, le secteur industriel représentant moins de 5% du PIB, 95% des PMI/PME étant peu innovatrices, la sphère informelle contrôlant 40/50% de la masse monétaire en circulation, plus de 65% des produit  de première nécessité et que 83% de l’activité économique est constituée de petits commerce-services à très faible valeur ajoutée selon l’ONS.
 
Selon les indicateurs en question, "le niveau des réserves de changes du pays reste adéquat". Partagez-vous ce constat plutôt optimiste du gouverneur de la Banque d'Algérie?
Les importations de biens, à prix courants, selon les statistiques officielles douanières, ont évolué de 20,357 milliards de dollars en 2005 à  58,330 mds en 2014. Selon la banque d’Algérie, les services ont représenté en 2013, 10,77 milliards de dollars pour un  total des importations de biens et services de 65,76 milliards de dollars et de 11,70 milliards de dollars avec un total d’importation de biens et services de 71,14 milliards de dollars pour 2014.
Ce sont les sorties de devises sans les transferts légaux de capitaux. Pour le rapport de conjoncture de la banque d’Algérie pour le 1er semestre 2015, les importations de biens et services ont été évaluées à 32,44 milliards de dollars  dont 27,09 milliards de dollars de biens et 5,35 milliards de dollars de services, la baisse en valeur étant due essentiellement à la baisse des prix de bon nombre de biens importés au niveau international. Au même rythme du premier semestre 2015, nous aurons à 65 milliards de dollars, y compris les transferts légaux de capitaux évalués à 6 milliards de dollars, un volume de 71 milliards de dollars de sorties de devises fin 2015. La même tendance est prévue dans la LFC2015, soit une très légère baisse des  importations de biens à 57,3 milliards de dollars, sans compter les importations de services contre 65,4 milliards de dollars de biens inscrits au budget initial pour 2015. Les sorties en devises, y compris les services et transfert légaux de capitaux, constitueront plus du double des recettes attendues de Sonatrach. Ainsi, selon la banque d’Algérie, durant le premier semestre 2015, la  balance courante a accusé un déficit de 15,17 milliards de dollars et la balance de  paiement un déficit de 14,39 milliards de dollars. Ce rapport note un déficit de la balance commerciale  de 8,18 milliards de dollars au premier semestre 2015 contre un excédent de 2,31 milliards durant la même période 2014. Plus précisément, les  exportations ont assuré la couverture des importations à hauteur de 71% durant les six  premiers mois de 2015 contre 114% à la même période. Aussi, le gouverneur de la Banque d’Algérie, note que « le niveau des réserves de change de l’Algérie se sont établies à 159,027 milliards de dollars fin juin 2015, contre 178,938 milliards de dollars fin décembre 2014. Cela s’explique par la cadence des importations de biens et services, le paiement de Djezzy, la chute du cours du pétrole et également de la dévalorisation monétaire d’une partie des placements effectués en euros du fait de sa dépréciation par rapport au dollar.
Ces réserves, non comprises les  173 tonnes d’or d’une valeur monétaire d’environ 7 milliards de dollars au cours actuel,   incluent  le  quote-part au FMI de  1,96 md de DTS (près de 3 milliards  de dollars), s’ajoutant à la décision de l’Algérie en octobre 2012 de participer à l’emprunt lancé par le FMI avec un montant de 5 milliards de dollars, mais existe un paradoxe. Le gouverneur a déclaré le 13 juillet 2015, cité par l’APS, reprenant la note de la Banque d’Algérie sur les tendances financières et monétaires au 1er trimestre 2015, que les réserves de change de l’Algérie ont enregistré une forte contraction en s’établissant à 159,918 milliards de dollars à fin mars 2015 contre 178,938 milliards de dollars à fin décembre 2014 », soit une baisse de 19,02 milliards de dollars en trois mois. J’en déduis que pour les mois d’avril, mai et juin 2015, la sortie de devises via les réserves de change n’a été que de 891 millions de dollars, moins d’un milliard de dollars.
Deux  explications existent : premièrement que les recettes en devises de Sonatrach durant ces mois ont servi à couvrir une fraction des importations ; deuxièmement hypothèse la plus plausible, que bon nombre de factures n’ont pas été encore honorées. En attendant la relance de l’activité productive, il n’est pas dans l’intention du gouvernement de bloquer les importations des équipements, produits finis ou semi-finis qui ne sont pas produits localement ce qui aurait des incidences  sur l’économique et le social, mais de s’attaquer aux produits non nécessaires et au gaspillage  car les besoins des ménages et des entreprises dont le taux d’intégration ne dépasse pas 15% proviennent de l’extérieur.

 Quelle perspective pour l'économie algérienne si la tendance à la baisse des prix du Brent venait à perdurer, du moins, à moyen terme ?
La baisse des recettes de Sonatrach qui représente plus de 97% des recettes en devises aura des incidences à la fois sur le niveau de fonds de régulation des recettes, et sur le niveau des réserves de change  et obligerait le gouvernement à réduire substantiellement la dépense publique qui tire directement et indirectement (notamment à travers le BRTPH selon mes calculs, 80% du taux de croissance actuel, car le calcul statique de 35% des hydrocarbures dans le PIB ne reflète pas la réalité, ne tenant pas compte des effets indirects de l’irrigation intersectorielle de la rente des hydrocarbures.
En effet, la LFC 2015 et le projet de loi de finances 2016 prévoient  la baisse du Fonds de régulation des recettes qui a fortement baissé chutant à 3.916,5 milliards de dinars à fin mars 2015 soit 40 milliards de dollars au cours de 98 dinars un dollar contre 4488,1 milliards à fin décembre 2014 et 5 088,6 milliards à fin mars 2014 et ce, pour couvrir le déficit budgétaire estimé au premier trimestre 2015 à 476,8 milliards de dinars contre 432,3 milliards de dinars  au premier  trimestre de l’année 2014. Le solde du Fonds de régulation des recettes sans rationalisation des choix budgétaires  risque  d’être de 2.700 milliards de dinars au 31/12/2015.
Le gouvernement prévoit, dans la LFC 2015, avec les ajustements, environ 3.100 milliards de dinars fin 2015, au cours de 98 dinars un dollar soit 31,63 milliards de dollars. Or, selon la LFC 2015, les dépenses budgétaires sont de 7.588 mds DA  et les recettes de 4.953 mds DA donnant 2635 milliards de dinars de déficit budgétaire soit 2635 milliards de dollars de déficit. Si je raisonne à prix constants, car un dérapage du dinar par rapport au dollar gonfle artificiellement tant la fiscalité hydrocarbures que le fonds de régulation des recettes et si je  prends une moyenne de 28 milliards de dollars de déficit budgétaire et dans l’hypothèse qu’une baisse d’un dollar le baril en moyenne annuelle cela occasionnerait une perte de 600 millions de dollars, à 60 dollars, et aux prix constants 2015,  les avoirs du FRR clôtureront entre 30-31 milliards de dollars fin 2015.  En cas de non rationalisation des choix budgétaires, et au rythme de la dépense publique actuelle, l’épuisement interviendrait à la fin du premier semestre 2017. A 50 dollars le fonds de régulation des recettes s’établirait à 24-25 milliards de dollars fin 2015.
En cas de non rationalisation de la dépense publique,   l’épuisement serait pour le début du premier semestre 2017. A 40 dollars, en cas de non rationalisation de la politique budgétaire, d’une élévation de la production et productivité hors hydrocarbures, et au rythme de la dépense publique actuelle, le fonds de régulation des recettes terminerait à 17-18 milliards de dollars fin 2015 et l’épuisement serait courant 2016. Quant aux réserves de changes, qui tiennent la valeur officielle du dinar à plus de 70%, estimées à 159,027 milliards de dollars fin juin 2015, et en cas de non rationalisation des dépenses, nous assisterions à leur épuisement courant 2018 et un retour au FMI avec l’inévitable dévaluation du dinar entre 50-100% comme en 1994.
  Entretien réalisé par
D. Akila

http://www.elmoudjahid.com/fr/actualites/83191
 

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